Archives de janvier 2008
Du réseau social à l’existence virtuelle
Un résultat surprenant de l’émancipation de l’usager à l’égard des outils, c’est qu’Internet est moins structuré par les outils que par ce que les gens en font. Par exemple : Twitter.com. Twitter, ce sont des millions d’individus (3,5 millions en 01/2009) qui publient des sms pour raconter à leurs amis (ou au reste du monde) ce qu’ils sont en train de faire. Ça n’a que très peu d’intérêt (mais qui sait ? ) mais cela démontre qu’Internet existe en tant que réseau global d’individus sans l’aide des ordinateurs individuels. Un coup d’œil sur la représentation 3D des posts twitter donne une idée à la fois du caractère ouvert (non préalablement défini de la plate-forme, il n’y a aucun plan, aucun projet bien défini) et de la dimension littéralement fascinante (dans le sens où l’on ne peut plus détacher ses yeux de ce spectacle sans pour autant qu’il produise quoique ce soit de sensé à nos yeux). C’est sans doute l’association du gratuit (ça ne sert à rien) et du vivant (il y a sans cesse de nouveaux messages).
La révolution de l’internaute marque également l’opposition entre outils informatiques et services internet. De quoi nous parle l’informatique ? De productivité. De quoi nous parle Internet ? De nous.
C’est une dimension que pressentent fortement les pionniers du Web2 comme Tariq Krim, le fondateur de Netvibes :
On écoute Tariq Krim, fondateur et CEO de Netvibes :

Une réunion de peuplade.fr
Cette imbrication entre le réel et le virtuel par le biais du réseau social a des aspects nettement positifs comme dans peuplade.fr.
De la même façon que le décrit Tariq Krim, l’intrication réel/virtuel devient si ténue que les interactions entre les deux espaces deviennent de plus en plus spontanées dans l’ordre social. On fait connaissance à l’occasion d’un diner ou d’une soirée et l’on s’ajoute dans ses amis sur Facebook. Peu après, on partage les photos de la soirée avec ses amis. On se fait voir une vidéo évoquée lors du diner. On envoit une invitation pour une manifesation que l’on organise dans le cadre professionnel. Le réel et le virtuel se nourissent mutuellement.
[Voir en détail, ce reportage de LCI sur Peuplades, où l'on observe que les membres de Peuplades se présentent les uns aux autres affublés de leurs pseudos] :
Tout ça, c’est mignon, les gens sont gentils, mais bien évidememment les choses peuvent dégénérer. Ci-dessous, le fac-similé d’une dépèche parue en 2007.

Trêve de plaisanterie. La mésaventure qu’a vécu cette jeune fille illustre parfaitement d’une part le caractère un peu pervers de la proposition de Myspace « les amis de mes amis de amis sont amis » (« Untel a 1 237 amis ») et d’autre part le fait qu’il ne faut pas confondre existence virtuelle et existence réelle.
Qu’on le veuille ou non, la participation active au Web 2.0 implique la création d’un autre soi : un avatar, ou plutôt une existence virtuelle plus ou moins organisée qui tout en s’appuyant largement sur les éléments de notre identité réelle est utilisée comme véhicule pour se mouvoir sur Internet. Cette identité virtuelle doit être contrôlée, gérée afin de ménager l’espace que l’on juge souhaitable entre vie sur le réseau et vie privée.
Cet « avatar » commence à exister dès l’instant où nous nous enregistrons avec un pseudo sur un service en ligne. Nos noms et prénoms apparaîtront dans les bases de données sécurisées des services en ligne associés à ce pseudo. La réitération du pseudo sur divers services en ligne, dans les forums, sur son blog, sur sa page myspace, facebook, xing, etc finira par constituer un tout qu’une recherche dans Google (un googling) révèlera au grand jour d’un seul clic.
Les règles de protection de l’existence virtuelle ne sont pas encore définies (ou standardisée), il convient donc d’être prudent et de toujours avoir en tête que l’anonymat n’existe pas.
Pour le moment revenons à notre problème du début : comment y voir clair ?
Nous avons vu que :
1/ Internet était fondé sur le partage
2/ Que l’usage y a pris le pas sur la fonction
Standards W3C versus PC propriétaire
Pour être inter-opérables, les applications Web n’ont qu’une obligation : respecter les standards. Ces standards sont fixés par un organisme décentralisé qui s’appelle le W3C. Le W3C fait évoluer les standards en formant des groupes de travail thématisés. On y retrouve tous les langages dont vous avez entendu parlé comme HTML, HTTP, CSS, XML mais également les protocoles de langage spécifiques au Web 2.0 comme Ajax ou Owl (Web Sémantique). N’importe quelle personne travaillant pour une entreprise membre du W3C peut accéder aux codes, aux documentations, aux schémas, aux forums de développement, etc… Tous ces protocoles sont libres. L’organisation est ouverte et constitue un véritable modèle de travail collaboratif. Ces éléments sont déterminants pour comprendre ce à quoi nous sommes en train d’assister. En effet, il ne vous aura pas échappé que l’outil principal pour accéder à ces services est l’ordinateur et que celui-ci quoique globalement inter-opérable est bien plus fermé et propriétaire que le Web. La plupart des applications présentes dans les ordinateurs sont payantes et il est assez rare que d’un ordinateur à un autre il n’y ait pas de problème de compatibilité alors que de son côté Internet cherche le zéro défaut à l’instar du monde des télécoms (français particulièrement).
La Cathédrale et le bazar
Eric S. Raymond
Le monde informatique et le monde Internet, bien que proches, sont radicalement opposés quant aux méthodes de travail. Pour les premiers, la règle, c’est 2 000 personnes à plein temps concentrées dans les mêmes locaux qui développent du code sous la direction d’une équipe de managers qui cherchent à finir dans les temps. C’est le paradoxe décrit sous le nom de la cathédrale et le bazar par Eric S. Raymond dans un article célèbre présenté pour la première fois le 21 mai 1997 au Linux Kongress et repris en 1998 par la revue en ligne FirstMonday. (On pourra le lire en français à cette adresse grâce au travail de traduction du linuxien Sébastien Blondeel.) Après la publication de cet article, Netscape adoptera le modèle du bazar pour jeter les bases du projet Mozilla qui donnera naissance à Firefox, aujourd’hui redevenu l’un des principaux navigateurs Internet. Singulier retour de l’histoire, après la quasi disparition de Netscape, navigateur historique du Web 1.0, écrasé par Microsoft et son Internet Explorer, Firefox est en train de devenir le navigateur du Web 2.0 grâce aux contributions du libre et à ses nombreux plug-in qui lui confère une évolutivité sans égal.
Les entreprises Internet sont imprégnées par la culture du partage, celle des origines puisque rappelons-le, les premiers utilisateurs furent les scientifiques, et cette culture les conduit à privilégier le sens sur la fonction. Ainsi la notion de service Internet se différencie de celle de logiciel informatique. Sur Internet les outils ne sont pas considérés selon leurs fonctionnalités mais selon leur usage. La différence tout du moins durant les années 90 ou même début 2000 pouvait encore passer pour secondaire mais aujourd’hui elle se révèle comme fondamentale.
Au début quand Tim Berners-Lee conçoit son navigateur, il le conçoit aussi comme un éditeur de page. Ce qui signifie comme l’explique Tristan Nitot que de lecteur on pouvait devenir auteur et vice-versa.
On écoute Tristant Nitot, président de Mozilla Europe
Ainsi l’usage est le moteur de l’innovation Internet quand la puissance fonctionnelle est le moteur de l’innovation informatique. Et comme Internet est d’abord orienté vers le partage, ce sont les usages sociaux qui sont privilégiés. Aujourd’hui, les trois-quarts des nouveaux services Web 2.0 appartiennent à la sphère du collaboratif: qu’ils s’agissent des blogs, des wikis ou des réseaux sociaux spécifiques comme MySpace ou facebook.
Alors que le monde informatique s’est développé essentiellement vers le monde de l’entreprise avec des objectifs de productivité (les outils bureautiques), de créativité (CAO, PAO), de calcul ou de traitement de masse des données (le mainframe), l’essor d’Internet a reposé quant à lui sur les relations entre individus qu’elles fussent marchandes (Amazon, eBay) ou désintéressées (les pages perso de Multimania, ex Mygale par exemple). Tant et si bien que informatique et Internet entretiennent une relation duale, d’hybridation mutuelle, comme des faux frères en quelque sorte, ils ont besoin l’un de l’autre, se nourrissent l’un de l’autre mais finalement ils ne visent pas du tout les mêmes objectifs.
Le Web 2.0 à strictement parler en tant qu’évolution de la version 1.0 du Web a comme caractéristique essentielle de s’émanciper progressivement de l’informatique. Un exemple frappant est la place prise par les éditeurs de blog (Blogger ou mieux wordpress) dans le temps d’usage des internautes par rapport à Word. Si Word est le logiciel le plus communément utilisé sur Terre, on est forcément conduit à s’interroger sur l’usage futur que nous en aurons quand 1/ on ouvre un blog pour la première fois et que l’on utilise un éditeur muni de fonctions de mise en page ou de correction orthographique (les fonctions dont 99% des gens se suffisent dans l’usage courant de Microsoft Word) 2/ que l’on découvre que ces mêmes éditeurs en ligne permettent également de sauvegarder ses textes sur son ordinateur ou sur le Web et 3/ que certains utilise leur PDA, voire leur téléphone mobile pour mettre à jour leur blog.
Voir la page des add-on de Firefox. Dernier exemple en date de l’attraction exercée par Firefox : Adobe annonce vouloir passer la prochaine version de sa technologie Flex en open source sous Mozilla Public License.
Le gène du Web 2.0 déjà présent aux origines du Web
Au départ, Internet n’est qu’un protocole de communication entre des ordinateurs. Il se passe plus de vingt ans entre le développement des protocoles de transmission par paquets (dans les années 60 avec ARPAnet (dépendant du DARPA)), puis celui de TCP-IP (dans le but de mettre en relation des réseaux distincts, ce que Bob Khan appelait dès 1972 l’internetting) (Merci à Vinton Cerf) et la naissance proprement dite du WWW avec la mise en place des 3 protocoles clefs du Web : les adresses internet (URL), le HTTP et le HTML (merci à Tim Berners-Lee).
C’est-à-dire que pendant vingt ans, les chercheurs américains et européens ont tâtonné sans trop savoir où ils allaient pour aboutir au début des années 1990 à un standard de communication entre machines, indépendant de la nature originelle du réseau (fibre optique, coaxial, paire cuivrée, satellite, etc), qui puisse servir de base à la communication entre les hommes.Et si un tel standard a émergé, c’est parce qu’il était avant tout inter-opérable et libre.Ce sont ces deux concepts qui sont encore aujourd’hui les principaux vecteurs du dynamisme d’Internet. Aujourd’hui en 2007, c’est-à-dire à peine 13 ans après l’apparition de Netscape, le premier navigateur du Web commercial (après Mosaic, son ancêtre, et après surtout WorldWideWeb, alias Nexus de T. Berners-Lee).