Face à soi-même
Qu’est-ce qui nous arrive ? Nous passons des heures entières à échanger avec des alter ego numériques, se faisant, nous oublions peut-être d’interroger le rôle que tient la machine dans ce dialogue. Voici quelques pistes.
Dans son roman le plus célèbre, La stratégie Ender, Orson Scott Card imagine un programme, une IA en fait, capable de créer des scénarios de jeu conçus pour aider l’enfant à traverser les étapes de son développement psychologique. Ce sont peut-être les dialogues entre le programme informatique ELIZA, simulant un docteur, et ses patients humains, finalement convaincus que l’ordinateur “les comprenaient vraiment”, qui ont donné cette idée à Orson Scott Card (pour ceux que ça intéresse ou amuse, on pourra lire ici, les dialogues entre ELIZA et Parry, un autre programme simulant lui le comportement d’un paranoïaque).
Nous gagnerions à nous demander de quoi est faite cette empathie littéralement protéiforme de l’homme, capable de prêter intelligence ou compréhension à un simple programme informatique de 1972, d’être sensible à l’affection d’un chien, ou bien même de considérer que toucher à l’image d’une personne revient à la toucher elle-même. J’irais même jusqu’à poser comme hypothèse que ce ne sont pas les religions qui ont consolidé millénaire après millénaire l’ancrage profond de l’empathie dans nos cultures mais le contraire, que ce sont les religions qui ont trouvé dans ce sentiment un terreau formidable pour construire leurs dialectiques prosélytes. Mais c’est une autre histoire et je me contenterais de convoquer ici deux exemples qui nous sont à la fois plus proches dans le temps et plus familiers dans la forme que ne l’est la belle prose d’Augustin.
Le premier exemple nous vient de Federico Fellini. Dans son Casanova, Fellini (qui avouera avoir dans un premier temps regretté d’avoir “vendu” à son producteur la promesse d’un film sur les mémoires d’un personnage si “infantile”) met en scène le séducteur en proie à la solitude la plus complète. La scène constitue dans la narration un prélude exubérant à la décadence du héros. Éveillé au milieu d’une nuit de beuverie teutonne totalement étrangère à ses mœurs raffinées, Casanova, tout à coup inspiré, tend la main à l’automate de porcelaine et de fer dont il était venu faire l’article auprès des princes germains. Voilà donc ce VRP poudré, ex tombeur des nightclub, entamant une danse avec ce que nous appellerions une poupée gonflable ou un cyborg. Le magicien Fellini en fait une scène prodigieuse de cinéma car en exerçant ses charmes auprès d’une poupée de porcelaine, Casanova pointe l’essence même du cinéma, voire de l’art : prêter vie à l’inanimé. Le visage abandonné de l’automate de vermeil rosit, un soupçon de pâmoison, presque rien mais bien assez pour que ce redoutable séducteur soit convaincu d’avoir fait succomber une proie de plus. Quelques plans après, on le retrouve à l’œuvre sur la poupée, passive, consentante, on ne peut plus conquise. Goûtez donc à ces 3 minutes 46 secondes de grand cinéma.
La seconde histoire est née dans l’esprit du romancier américain Philip K. Dick. Dans l’adaptation au cinéma de son roman Do Androids dream of electronic Sheep ? (Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?), intitulée Blade Runner, Ridley Scott met en scène une fable finalement assez proche de celle de Fellini. Dans le roman, le personnage principal, Rick Deckard, médiocre chasseur d’androïdes clandestins, rêve assez banalement de posséder un animal véritable, et pas le pauvre “mouton électrique” dont, faute d’argent, il est obligé de se contenter. Son désir confine à l’incoercible, au besoin vital, d’autant qu’il ne goûte pas trop à l’expédient à la mode : la “boite à empathie”. Un engin ressemblant étrangement à un poste de télé dans lequel on engouffre sa tête tout en serrant fermement deux poignées latérales par lesquelles “passe” l’empathie. Dans la boite est rejouée toujours la même scène, une sorte de Christ réincarné, en fait un charlatan dénommé Mesmer qui a tout du prédicateur cathodique, refaisant le chemin de croix. Son ascension est un martyr que chacun des spectateurs peut ressentir au point même d’en recevoir les stigmates. Bien sûr, plus le spectateur est sincère dans son empathie, plus les marques de sa souffrance sont visibles… Et réciproquement. Le recours à la boîte à empathie est le seul moyen dont les humains disposent pour se “sentir” réellement humain.
Ridley Scott fait l’impasse sur cette dimension du roman, il va préférer mettre l’accent sur l’idylle entre Deckard et Rachel, une androïde dernier cri que rien ne permet de distinguer d’une humaine. Évoluant dans un monde froid, synthétique, acide et criard, contraint de traquer et d’éliminer des cyborgs surpuissants et magnifiquement humains, Deckard finit lui-même par “se sauver” en donnant son amour à Rachel. L’aimer elle, cette androïde ignorant elle-même sa propre nature, c’est lui donner la vie, c’est, selon une lecture plus conventionnellement chrétienne, la faire son prochain, son égal dans le pathos, douée de la même aptitude à sentir…
Ces deux histoires sont traversées par la même interrogation, celle exprimée par Descartes dans les méditations métaphysiques : sommes-nous bien certains que ce que nous voyons existe, que cet homme qui a toutes les apparences et les qualités dont je suis moi-même doué est bien mon semblable, etc ? Notre Casanova n’est que l’instrument d’un Fellini qui doute lui-même de la finalité du désir de l’homme. Casanova est-il plus qu’un Narcisse surpuissant, obnubilé par la performance, par le contrôle, la bonne marche de sa belle mécanique ? Et si le désir n’est que volonté de puissance, nous ne vaudrons jamais plus que ce que nous possédons (122 seulement pour Casanova, mil et tre pour Don Juan, 11 000 pour Simenon), si bien que la machine nous égalera sûrement et nous dépassera sans doute. La réponse du cinéaste est dans la scène de l’automate : « moi, le maestro, je suis le créateur, et je peux bien engendrer de la vie en culbutant cette charmante poupée de cire comme je le fais en impressionnant cette pellicule ».
La lecture de Dick et Scott est moins franche car inscrite dans une lignée de penseurs anglo-saxons marqués par Turing et son fameux test, mais à la pudeur protestante près, elle dit la même chose. Les humains ne valent que par leur capacité à prêter à autrui ce dont ils pensent que tout autre doit être pourvu pour être aimé.
Rendu ici, nous sommes au milieu du gué.