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Les postures de l’ignorant
Nous avions écrit que nous nous avancions devant Google comme s’il s’agissait d’une prise d’oracle. À la question ou requête, le moteur répond instantanément par un flot inextinguible de propositions de réponse. Il y en a tant que nous pouvons à peine goûter les premières. Elles nous sont offertes par le moteur comme ses meilleurs fruits. L’ignorant s’en saisit mais puisque l’oracle moderne ne peut lui donner que la quantité et non la qualité, celui qui l’interroge voudra l’interroger à nouveau. Si bien qu’à la fin du jour l’ignorant est épuisé d’avoir tant mâché de mots sans en avoir retenu grand chose. Il est peut-être moins ignorant à présent mais plus sûrement moins interrogateur.
On appelle cette fatigue, l’infobésité. Au-delà de Google, elle est caractérisée par ces branchements multiples que l’infonaute a effectué entre son cerveau et le “cerveau planétaire” (Joël de Rosnay, Pierre Lévy, Tim Berners-Lee, Vanevar Bush, H. G. Wells). Ces branchements ont d’abord pris la forme de marque-pages, ces signets qui pointent une page renouvelée sans cesse, comme un livre que l’on ouvrirait toujours à la même page sans jamais y trouver les mêmes mots. Ils ont évolué pour devenir de véritables interfaces sophsitiquées nous permettant de choisir notre infoment selon des mots-clefs spécifiques, des sources, des auteurs, des formats, etc… Nos branchements nous suivent désormais partout.
En écrivant ça je pense à ce personnage de Liberatore dans son bunker, le crâne hérissé de fils, les bras transpercés de seringues, sec et maigre, les yeux exorbités, personnage dont on retrouve le double dans le manga à tendance philosophique japonais ou chez Gibson et Stephenson, un monstre cybernétique dont la pulsion de connaissance s’est totalement substituée à la pulsion de vie, qui n’est plus que l’ombre de son espèce, l’expression de la vanité humaine décriée par l’Ecclésiaste avec ces mots : Vae Soli (Chap IV, verset 10). Vae Soli, malheur à l’homme seul, c’est aussi le thème de VALIS, la trilogie inachevée de Philip K. Dick. Dick construit tout sur le thème du double nécessaire et forcément délaissé. Lui et sa sœur jumelle morte en bas âge, lui et son double narrateur (Horselover Fat) qui disparaît dès qu’il accède à la connaissance, la connaissance tout à la fois remède et source du malheur infini. Je reprends cette citation produite dans Wikipedia à l’article sur Valis et issue de l’Exégèse de Philip K. Dick (son autobiograhie, vers 1981) :
“We appear to be memory coils (DNA carriers capable of experience) in a computer-like thinking system which, although we have correctly recorded and stored thousands of years of experiential information, and each of us possesses somewhat different deposits from all the other life forms, there is a malfunction – a failure – of memory retrieval.“
L’image renversée que nous propose Dick de l’homme élément défaillant d’une machine dont la raison d’être est justement de pallier l’insuffisance de ses composants par le nombre ressemble étrangement à celle que dégagent les sites Web 2.0.. Ainsi les milliards de photos (plus de 3, et au passage allez voir le blog actu du site, magnifique), les 20 heures de vidéo postées chaque minute sur YouTube, les milliards de mots enregistrés dans des blogs, forums, wiki, sites web de toutes sortes à chaque minute, constituent une immense bibliothèque de nos souvenirs, tous défaillants, mais ensemble complet de notre expérience de vie. Les curieux pourront jouer avec Photosynth qui recrée à partir de photos glanées sur le Web une représentation 3D de monuments ou de lieux existants.
Et cette nouvelle machine n’est plus seulement la prothèse cérébrale décrite par Michel Serres comme une tête (coupée ?!) que nous poserions devant nous (encore une figure du double…) mais une véritable conscience collective qui a le pouvoir de nous accompagner partout et à propos de tout. Le dédoublement s’extraie de la spirale mélancolique (le double cérébral en tant que prothèse résulte d’une amputation préalable, c’est du moins la croyance dont le clergé savant est totalement prisonnier) pour atteindre un état d’enthousiasme somme toute très philosophique. Voilà l’internaute enfin en posture d’accéder au savoir sans la crainte de l’insuffisance ou de l’oubli. Il sait qu’à son ignorance il existe un remède au bénéfice immédiat. Il sait qu’à tout moment il peut être secouru par un alter ego sur le réseau. C’est ce que nous appellerons l’exaltation de l’homme ordinaire, l’internaute en bonne santé, débarrassé de l’angoissante crainte de l’infobésité, qui est parvenu à accepter son état de connaissance comme étant suffisant jusqu’à la prochaine consultation de Google (une forme dégradée de la falsifiabilité poperienne). Il sait donc qu’il est partie d’un tout conscient de lui-même en tant que même, en tant qu’égal.
Des trois idées transcendantales kantiennes — Dieu, l’âme et le monde —, la troisième pouvait espérer survivre, à condition cependant que l’exégète néokantien ne lui assigne pas inconsidérément, en ces temps de globalisation et de réseau, une maladroite béquille conceptuelle du genre de celle que l’on trouve dans le livre de Pierre Lévy, World Philosophie (Je ne veux pas être désagréable mais Pierre Lévy c’est un peu tout est dans tout et réciproquement, à ce rythme, il ne restera plus grand chose d’ici peu). En s’obligeant à suivre la définition kantienne de l’idée transcendantale (une représentation sans concept, donc sur laquelle on ne peut émettre aucun jugement consistant, pour faire court), l’idée du monde pourrait assez bien correspondre à Internet : «Le monde n’a pas de premier commencement quant au temps, ni de limite extrême quant à l’espace» (antinomies de la raison dans la Critique de la Raison Pure, je prends mes sources dans le Kant-Lexicon pour gagner du temps, ici p. 706). La correspondance est à entendre comme Internet que l’on poserait en tant que “monde intelligible” (mundus intelligibilis) i. e. : «rien d’autre que le concept universel d’un monde en général, où l’on fait abstraction de toutes les conditions de l’intuition de ce monde, et au regard duquel, par conséquent, aucune proposition synthétique, soit affirmative, soit négative, n’est possible» (Kant-Lexikon, ibid). Traduit simplement, ce monde-ci n’a rien à voir avec ce monde-là, celui de la nature, qui n’existe d’ailleurs tout simplement pas en tant que monde. Le monde intelligible nous est ainsi donné via la connaissance, via la médiation d’internet, sans pour autant que les connaissances que nous en retirons puissent à strictement parler (comme le fait Kant) faire l’objet d’un jugement (une proposition synthétique). A l’extrême, nous dirons d’Internet qu’il contient — en tant qu’idée transcendantale — toutes les connaissances mais qu’aucune de ces connaissances ne nous permet de produire le genre de savoir dont nous avons besoin pour comprendre la nature qui nous entoure. Il y a en tous cas dans cette correspondance la possibilité de définir ce qu’est Internet en tant qu’objet, en utilisant l’appareillage critique de Kant, bien plus fin que les syncrétismes qui conduisent un Pierre Lévy au concept de noosphère.
Cela étant dit, et démontré ailleurs – car il y a du boulot -, l’ignorant pourra se brancher à toutes les bases de données de connaissances disponibles via le réseau, il pourra telle la figure du rat de bibliothèque de la Nausée de Sartre qui lit tout en commençant par la lettre A, entreprendre de tout lire (ou enregistrer) systématiquement, il ne trouvera jamais dans ce monde purement intelligible que des connaissances vides d’intuition, donc rien qui lui donne de quoi diriger sa conscience ou plus simplement de quoi considérer le monde «comme un tout cohérent suivant des fins» (Kant-Lexikon, ibid). Les connaissances ainsi accumulées n’auront pas de sens, ou en tous cas, pas de sens que nous autres — citoyens de l’ancien monde — pourriont trouver consistant.
Nous apercevons quand même qu’Internet met l’ignorant qui l’interroge dans une position de s’interroger sur son propre questionnement, sur la finalité même de cette connaissance accumulée. (et je retrouve mon texte écrit il y a plus d’un an : )
L’usager qui s’avance vers Internet y vient le plus souvent avec une question en tête. La question peut être vague ou précise, futile ou cruciale, Internet aura toujours quelque chose à répondre. Qu’importe si la réponse convient car aussitôt affichée elle invite à s’interroger de nouveau. L’internaute qui cherche n’est jamais pleinement ni satisfait ni déçu, Internet lui procure à la fois un peu plus et un peu moins que la réponse espérée.
Une nouvelle pythie, Internet est une nouvelle technologie micro-oraculaire.
L’un des effets premiers de la Toile n’est pas de promettre l’accession au savoir encyclopédique – promesse si souvent décriée par les clercs de l’université ou de l’édition – mais de révéler à son usager qu’il ne sait pas ce qu’il cherche. Il le renvoie donc à sa propre question : que veux-tu savoir ?
Tout commence par un détour. On croit avoir pris la bonne direction, avoir trouvé la réponse à la question, puis l’on s’aperçoit que la réponse en cache une autre. Une recherche sur Internet nous entraîne dans un dédale où chaque station est l’occasion d’un nouveau jet de dès, d’une nouvelle question, d’un nouveau départ.
DP
Standards W3C versus PC propriétaire
Pour être inter-opérables, les applications Web n’ont qu’une obligation : respecter les standards. Ces standards sont fixés par un organisme décentralisé qui s’appelle le W3C. Le W3C fait évoluer les standards en formant des groupes de travail thématisés. On y retrouve tous les langages dont vous avez entendu parlé comme HTML, HTTP, CSS, XML mais également les protocoles de langage spécifiques au Web 2.0 comme Ajax ou Owl (Web Sémantique). N’importe quelle personne travaillant pour une entreprise membre du W3C peut accéder aux codes, aux documentations, aux schémas, aux forums de développement, etc… Tous ces protocoles sont libres. L’organisation est ouverte et constitue un véritable modèle de travail collaboratif. Ces éléments sont déterminants pour comprendre ce à quoi nous sommes en train d’assister. En effet, il ne vous aura pas échappé que l’outil principal pour accéder à ces services est l’ordinateur et que celui-ci quoique globalement inter-opérable est bien plus fermé et propriétaire que le Web. La plupart des applications présentes dans les ordinateurs sont payantes et il est assez rare que d’un ordinateur à un autre il n’y ait pas de problème de compatibilité alors que de son côté Internet cherche le zéro défaut à l’instar du monde des télécoms (français particulièrement).
La Cathédrale et le bazar
Eric S. Raymond
Le monde informatique et le monde Internet, bien que proches, sont radicalement opposés quant aux méthodes de travail. Pour les premiers, la règle, c’est 2 000 personnes à plein temps concentrées dans les mêmes locaux qui développent du code sous la direction d’une équipe de managers qui cherchent à finir dans les temps. C’est le paradoxe décrit sous le nom de la cathédrale et le bazar par Eric S. Raymond dans un article célèbre présenté pour la première fois le 21 mai 1997 au Linux Kongress et repris en 1998 par la revue en ligne FirstMonday. (On pourra le lire en français à cette adresse grâce au travail de traduction du linuxien Sébastien Blondeel.) Après la publication de cet article, Netscape adoptera le modèle du bazar pour jeter les bases du projet Mozilla qui donnera naissance à Firefox, aujourd’hui redevenu l’un des principaux navigateurs Internet. Singulier retour de l’histoire, après la quasi disparition de Netscape, navigateur historique du Web 1.0, écrasé par Microsoft et son Internet Explorer, Firefox est en train de devenir le navigateur du Web 2.0 grâce aux contributions du libre et à ses nombreux plug-in qui lui confère une évolutivité sans égal.
Les entreprises Internet sont imprégnées par la culture du partage, celle des origines puisque rappelons-le, les premiers utilisateurs furent les scientifiques, et cette culture les conduit à privilégier le sens sur la fonction. Ainsi la notion de service Internet se différencie de celle de logiciel informatique. Sur Internet les outils ne sont pas considérés selon leurs fonctionnalités mais selon leur usage. La différence tout du moins durant les années 90 ou même début 2000 pouvait encore passer pour secondaire mais aujourd’hui elle se révèle comme fondamentale.
Au début quand Tim Berners-Lee conçoit son navigateur, il le conçoit aussi comme un éditeur de page. Ce qui signifie comme l’explique Tristan Nitot que de lecteur on pouvait devenir auteur et vice-versa.
On écoute Tristant Nitot, président de Mozilla Europe
Ainsi l’usage est le moteur de l’innovation Internet quand la puissance fonctionnelle est le moteur de l’innovation informatique. Et comme Internet est d’abord orienté vers le partage, ce sont les usages sociaux qui sont privilégiés. Aujourd’hui, les trois-quarts des nouveaux services Web 2.0 appartiennent à la sphère du collaboratif: qu’ils s’agissent des blogs, des wikis ou des réseaux sociaux spécifiques comme MySpace ou facebook.
Alors que le monde informatique s’est développé essentiellement vers le monde de l’entreprise avec des objectifs de productivité (les outils bureautiques), de créativité (CAO, PAO), de calcul ou de traitement de masse des données (le mainframe), l’essor d’Internet a reposé quant à lui sur les relations entre individus qu’elles fussent marchandes (Amazon, eBay) ou désintéressées (les pages perso de Multimania, ex Mygale par exemple). Tant et si bien que informatique et Internet entretiennent une relation duale, d’hybridation mutuelle, comme des faux frères en quelque sorte, ils ont besoin l’un de l’autre, se nourrissent l’un de l’autre mais finalement ils ne visent pas du tout les mêmes objectifs.
Le Web 2.0 à strictement parler en tant qu’évolution de la version 1.0 du Web a comme caractéristique essentielle de s’émanciper progressivement de l’informatique. Un exemple frappant est la place prise par les éditeurs de blog (Blogger ou mieux wordpress) dans le temps d’usage des internautes par rapport à Word. Si Word est le logiciel le plus communément utilisé sur Terre, on est forcément conduit à s’interroger sur l’usage futur que nous en aurons quand 1/ on ouvre un blog pour la première fois et que l’on utilise un éditeur muni de fonctions de mise en page ou de correction orthographique (les fonctions dont 99% des gens se suffisent dans l’usage courant de Microsoft Word) 2/ que l’on découvre que ces mêmes éditeurs en ligne permettent également de sauvegarder ses textes sur son ordinateur ou sur le Web et 3/ que certains utilise leur PDA, voire leur téléphone mobile pour mettre à jour leur blog.
Voir la page des add-on de Firefox. Dernier exemple en date de l’attraction exercée par Firefox : Adobe annonce vouloir passer la prochaine version de sa technologie Flex en open source sous Mozilla Public License.
Le gène du Web 2.0 déjà présent aux origines du Web
Au départ, Internet n’est qu’un protocole de communication entre des ordinateurs. Il se passe plus de vingt ans entre le développement des protocoles de transmission par paquets (dans les années 60 avec ARPAnet (dépendant du DARPA)), puis celui de TCP-IP (dans le but de mettre en relation des réseaux distincts, ce que Bob Khan appelait dès 1972 l’internetting) (Merci à Vinton Cerf) et la naissance proprement dite du WWW avec la mise en place des 3 protocoles clefs du Web : les adresses internet (URL), le HTTP et le HTML (merci à Tim Berners-Lee).
C’est-à-dire que pendant vingt ans, les chercheurs américains et européens ont tâtonné sans trop savoir où ils allaient pour aboutir au début des années 1990 à un standard de communication entre machines, indépendant de la nature originelle du réseau (fibre optique, coaxial, paire cuivrée, satellite, etc), qui puisse servir de base à la communication entre les hommes.Et si un tel standard a émergé, c’est parce qu’il était avant tout inter-opérable et libre.Ce sont ces deux concepts qui sont encore aujourd’hui les principaux vecteurs du dynamisme d’Internet. Aujourd’hui en 2007, c’est-à-dire à peine 13 ans après l’apparition de Netscape, le premier navigateur du Web commercial (après Mosaic, son ancêtre, et après surtout WorldWideWeb, alias Nexus de T. Berners-Lee).